Qui se cache derrière equae?

 

     Je suis seule mais en fait, nous sommes nombreux. Je m’appelle Delphine de Cadolle, je suis née dans la Somme en 1972 et je suis maintenant agricultrice en Corrèze. Je suis ingénieur des travaux agricoles de formation, dans le but initial absolu d’intégrer les Haras nationaux. Petit intermède avant d’en arriver là, je suis aussi passée par la physiologie végétale à Angers, où je me suis vraiment fait plaisir. Retour au fil conducteur équestre, j’ai passé mes premières années de vie professionnelle à me passionner pour les chevaux de trait : La Route du Poisson d’abord, puis la Société Hippique Percheronne de France, où j’ai passé de belles années, sans horaires, sans contraintes et avec bonheur.

 

     Puis le temps familial est venu et j’ai suivi mon mari à Pompadour, quand il a été muté au SIRE (système d’information répertoriant les équidés, base de données où sont enregistrés tous les chevaux, intégrée aux Haras nationaux). Là, première fille, émerveillement, grand bonheur, nouveauté, découverte, puis, au bout de 6 mois d’allaitement, retour sur terre, un poste. Devinez où ? Aux Haras nationaux ! Nouvel enthousiasme professionnel au SIRE, pour mettre en place l’identification généralisée des équidés, puis la pose de puce. Formations, logistique, réglementation, rénovation, imagination… De belles années, encore plus merveilleuses avec l’apparition de 2ème fille et 1er fils, toujours en Corrèze, département accueillant, rural et préservé. Puis, presque tous les chevaux ont été identifiés… Il faut changer de mission. Arrivent les aspects informatiques, des missions déconnectées des vrais chevaux, des vrais éleveurs, du terrain. Ennui, désintérêt, sentiment d’inutilité… (syndrome de l’imposteur, es-tu là?!) Je ne me sens plus à ma place, certaines journées me voient piquer du nez sur mon ordinateur, j’ai l’impression de me débattre mais en fait, je baisse les bras.

 

     Puis je réalise que j’ai 38 ans. Oui, c’est moins que 40, je peux encore m’installer comme agricultrice et m’appuyer sur des aides à l’installation. C’est le moment où jamais. Oui, mais pour quoi faire ? Ah, grande question. J’ai d’abord regardé la production de safran. Quand je me suis rendu compte qu’il fallait passer des heures avec une pince à épiler pour obtenir quelques grammes des précieux pistils, je me suis découragée. Je me tourne à nouveau vers les chevaux ; décidément, c’est une addiction. Mais attention, c’est bien connu, pour devenir millionnaire avec des chevaux, il faut commencer milliardaire. Ce n’est pas mon cas. Bon. Donc, élever ne me paraît pas la meilleure solution pour continuer à gagner ma vie. Il faut un truc en plus. Le hasard m’avait fait rencontrer, à l’école puis dans les réunions professionnelles, des passionnés du lait de jument. Et hop, c’est parti, c’est original, cela permet d’avoir une production en plus de l’élevage, cela me paraît viable.

 

Nous sommes en 2012, je m’installe, avec la complicité de mon mari.

 

Adieu mobilité géographique, perspectives d’évolution professionnelle faciles pour lui, découverte d’autres régions, salaire régulier, vacances, insouciance, ongles nets, vêtements corrects, parfum suave...

 

Bonjour ancrage à la terre à vie, fil à la patte, contraintes absolues de présence sur l’élevage, préoccupations financières prégnantes, bottes en caoutchouc, cote agricole (mais si, vous savez, ce vêtement si seyant, avec deux fermetures éclairs blanches en façade!) mais aussi autonomie, grand air, relations magiques avec des vrais chevaux, sentiment de créer quelque chose, de construire… Bref, quelle décision !

 

      Et en parallèle, le ciel nous tombe sur la tête. 1er fils tombe malade, à peine 1 mois après que j’aie arrêté mon travail au SIRE. Les coïncidences de la vie sont étranges… Je n’ai plus de compte à rendre à personne et je peux décider quand je veux et comme je veux de rester près de lui et de continuer à travailler à mon projet en parallèle. Ce qui me permet aussi de ne pas devenir folle de douleur. Il a 4 ans, il traverse d’énooormes épreuves, des traitements extrêmement éprouvants. Nos cœurs de parents, de sœurs, de grands mères, d’oncles, tantes, cousins etc sont dévastés mais nous tenons le coup et surtout, lui aussi. Nous bénéficions du soutien de gens formidables localement, à l’école, dans le voisinage, la commune. Nous traversons tout cela, je ne dirai pas sans fléchir, car les genoux à terre, il y en a eu des quantités, mais nous traversons, tout simplement. Cela fait maintenant 6 ans que cela dure. Ces épreuves font partie intégralement de la vie de l’élevage, qui progresse un tout petit peu chaque année, certes, pas à la vitesse à laquelle on juge de la réussite d’une personne aujourd’hui (Tu gagnes combien ? Tu as quoi comme voiture ? Combien de pièces a ta maison? Est ce que tu as refait ta cuisine ? Et fait une suite familiale avec un dressing ? Etc). Mais nous sommes tous là et je ne suis pas seule !! Chacun contribue à sa façon à l’existence de ce projet fou, y compris ma mère qui supporte stoïquement notre éloignement géographique si pesant parfois. Il reste maintenant à continuer à le faire vivre pour que tout cela ne soit pas vain, à trouver l’équilibre économique et à en vivre. Un beau défi à relever encore.

 


     Aujourd’hui, j’ai 7 juments à la reproduction et à la traite, un étalon, 14 jeunes poneys à vendre. Je fais transformer le lait en savons artisanaux et je le vends aussi pour la consommation avec un agrément sanitaire adéquat. Je suis convaincue d'avoir un bon et même très bon produit, avec des vertus que mes clients me confirment régulièrement. Je commence à avoir une clientèle qui me suit fidèlement, des savons qui me plaisent; je crois avoir un bon potentiel à développer.

 

     J’espère que si je ré-écris ce texte dans quelques années, les choses auront évolué ! J’ai écrit tout cela d’une traite, sans trop tituber. Merci à toi d’être arrivé(e) au bout !